Ce qui nous fait horreur

A la fin du spectacle Au Bord, on distingue un visage dans la peinture noire.
A la fin du spectacle Au Bord, on distingue un visage dans la peinture noire.


La question que le 20ème siècle nous a refilé avec l'eau du bain :

Comment être humain après l'horreur ? Comment être humain alors que l'horreur advient ? Comment vivre sans sombrer dans un relativisme extrême fondé sur l'acceptation du cycle vie/mort ou au contraire en mourant un peu, en n'étant que douleur chaque fois que nous la côtoyons ?

 

Cette question qui m'habite tous les jours devant les pages d'infos, qui m'habite vivement depuis le 11 janvier, mon point Godwin, Jean-Michel Rabeux et sa formidable Compagnie l'ont traité avec le Festival TRANSPantin qui s'achève ce soir pendant que j'écris. Ils l'ont traité comme on le fait d'une maladie, d'un eczéma qui ne veut pas partir, qui ne guérit pas mais qui s’apaise parfois, qui nous laisse respirer.

 

Au TRANSPantin, Artistik Bazaar a emmené des spectateurs voir La petite soldate américaine et Les fureur d'Ostrowsky. J'y suis ce soir retourné pour Au bord. Ce trois spectacles, chacun à leur manière, racontent la guerre, l'horreur, l'indicible. Ils s'efforcent de dire justement. Et tous les moyens sont bons pour le faire.

 

Point commun de La petite soldate... et d'Au bord, cette photo d'Abu Ghraib sur laquelle une soldate tient en laisse un prisonnier nu. L'horreur est de chaque côté, pour la victime et le bourreau. "Je suis cette femme d'un bout ou l'autre de la laisse" dit Claudine Gallea. Avec Au bord, elle aborde la torture dans ce qu'elle a de plus intime. En explorant le trouble sexuel qui surgit en elle à la vue de la photo, elle nous renvoie à une nécessaire introspection. Ce qui se joue par nous, dans notre rapport aux autres, à l'autre, dans la tension érotique, le rapport de possession que peut autoriser le couple ou la famille, tout cela assoie notre responsabilité face à la torture ordinaire. Comme si un manque de vigilance personnelle pouvait aboutir à ça. A Abu Ghraib.

Je veux croire, face au sentiment de culpabilité qui m'assaille quand j'observe et j'écoute notre société, je veux croire que ma vigilance personnelle peut concourir à éviter ça. De même que l'esprit de la petite soldate a préféré partir plutôt que de se confronter à ses actes, je préfère manquer peut-être de lucidité mais ne pas ôter tout ressort à mes actes.

Par touches, par couches successives, la comédienne Claude Degliame et la peintre Bérengère Vallet dressent le portrait à méandres de notre humanité. Les mots et le pinceau se répondent. La parole de l'une vient densifier le dessin de l'autre. Métaphoriquement, en faisant du plateau une grande toile sur laquelle Bérengère peint, Jean-Michel Rabeux figure la construction de notre humanité. En redessinant sur la peinture qu'elle vient d'achever, la plasticienne crée une autre image qui existe en se superposant à la première. En faisant disparaître la première par endroit, la seconde n'en est que plus riche de l'image sous-jacente. Il en est aussi ainsi des histoires, de l'art et de l'expérience qui viennent donner de l'épaisseur à notre humanité et en dessinent le kaléidoscope complexe.

Une grande force se dégage de cette peinture. Une image chasse l'autre, une horreur chasse l'autre, et se nourrit de la précédente jusqu'au noir total.
Jusqu'à la fin du spectacle, en relief, grâce à la lumière et au séchage progressif des couches, se distinguent les images dans le noir.

 

Grâce au conte et à sa forme accessible et imagée, La petite soldate américaine aborde aussi la question du positionnement individuel face à l'horreur pour ouvrir sur la responsabilité collective et dénoncer le dévoiement de la communication qui prend le pas sur les actes eux-mêmes. C'est l'histoire d'une petite soldate américaine qui chante de jolies chansons. Un jour elle perd sa voix. Envoyée à la guerre, elle retrouve sa voix le jour où elle tue un homme. Par peur de ne plus chanter, elle continue à tuer. Et son esprit, on ne sait pas où il est. Elle tue, torture, et prend des photos qu'elle envoie à sa famille pour leur donner des nouvelles. Un jour tout le monde rentre au pays et on l'oublie. Alors les prisonniers se libèrent, la capture, et l'obligent à chanter. Sinon ils envoient de l'électricité. Finalement on vient la chercher avant qu'elle ne soit grillée. C'est une héroïne jusqu'au jour où ses photos sont diffusées. Alors c'est la chaise électrique. La narration est entrecoupée et nourrie de vieux tubes américains. Ça donne envie de fredonner. On s'en voudrait presque de fredonner sur ces horreurs. On se demande à quoi ça sert d'avoir une voix, si elle nous sert à chanter fort pour ne rien entendre de ce qui se passe au dehors...


Enfin, Gilles Ostrowsky prend le parti d'en rire. Il a bien choisi son sujet : avec les Atrides, il vise suffisamment loin pour ne froisser personne. Mais comment rire de l'horreur trop proche ? Comment rire de Charlie ? de la Syrie ? Comment rire du réel ? Avec le pouvoir magique de l'incantation "Imagine", Ostrowsky raconte l'inimaginable. Avec l'humour, il dit aussi sa colère, sa fureur, la rend transmissible, contagieuse comme le fou rire. En convoquant le mythe fondateur, il nous rappelle que la colère et la prise de position face à l'horreur sont constitutives de notre humanité. Et il prouve, avec toute l'équipe sus-citée, que l'art, la musique, l'humour, sont autant de moyens de dire notre fureur d'être des hommes, fragiles, complexes et pourtant debouts.



 

 

Photos Ronan Thenadey / Bérengère Vallet peint pendant la représentation.


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Pour en savoir plus :
www.rabeux.fr

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Commentaires : 4
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    Quiana Stuhr (lundi, 06 février 2017 03:15)


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