Des veilleurs et des prophètes...

 

 

Imaginez un parterre de ministres, une assemblée de politiques, une foule immense de bureaucrates européens réunis pour parler de la culture en Europe à grand renfort de normes, de textes, de juridictions et de circulaires... Face à eux, sur la scène du Théâtre de Chaillot une poignée d'artistes, danseurs, poètes, chorégraphes, metteurs en scène, réalisateurs, écrivains...  et parmi eux une voix qui se lève pour tant d'autres.

Quelques mots à la tribune pour dissiper le pessimisme ambiant et ballayer d'un revers de manche les eurosceptiques... C'est la voix de Macha Makeieff, metteur en scène de renom et directrice du Théâtre de la Criée à Marseille qui a pris tout le monde par surprise ce vendredi 4 avril alors que le Ministère de la Culture avait convié ses homologues pour des journées de travail. 

Une voix libre et incantatoire qui a boulersé l'auditoire dont j'étais et dont je suis heureuse de vous partager les quelques mots.... 

 

"Qu’est-ce que l’Europe désire de ses artistes ? Qu’est-ce qu’elle attend de nous ?

Est-ce que l’Europe va pouvoir nommer et reconnaitre la valeur de ce qui est une expression de l’immatériel, de l’intangible, du non mesurable ? Est-elle seulement en l’état actuel de ses règlements et de ses normes désirante de ses artistes et de ses penseurs ? De la singularité des artistes, de l’exception de la singularité artistique et des circonstances de cette création ?

Sommes-nous seulement les acteurs touristico-culturels aux précieuses retombées économiques ou sommes-nous les défenseurs de l’imaginaire ? Dans nos lieux d’art, il y a deux échelles: le rayonnement international et européen, et les lieux de la proximité, au plus près des êtres.

Fera t-on monter dans l’arche de l’Europe en construction toutes les espèces d’êtres vivants mais aussi les chimères, les monstres et les hybrides que nous sommes ? Est-ce que l’Europe veut de ces êtres singuliers que nous sommes ? Veut-elle aussi de ces lieux d’insolence, de l’imaginaire fort et libre ? Veut-elle pour ses artistes autre chose que le nivellement, les contraintes, les règlements et les normes ?

Nous croyons que les artistes sont encore des veilleurs, des prophètes insolents, irréductibles, que leur pouvoir de réenchanter le monde par l’imaginaire est une réponse forte contre la misère morale, la réduction des âmes, la désespérance, ce terreau de la barbarie ordinaire. Ce serait une faute de l’esprit, une erreur historique de ne pas répondre à la singularité des artistes, à l’exceptionnel de leurs pratiques, de ne pas protéger la liberté des lieux et les circonstances de la création artistique. Portons aux nouvelles générations cet héritage de la vérité par l’art et par la culture sans laquelle l’Europe serait sans la lumière, sans la joie, sans le sacré parce que les artistes, libres et soutenus, les poètes entendus, inventent notre futur contre la désespérance."

 

Discours de Macha Makeieff, 

Le 4 avril 2014

Forum de Chaillot," Avenir de la culture, Avenir de l'Europe"

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