Silence...

"Le silence est un privilège qu'il est agréable de partager, tant ce temps suspendu, où tout peut advenir, favorise l'ouverture au monde et délivre des sentiments les plus extravagants. Qu'il soit "l'interpète le plus éloquent de la joie", comme l'écrivit Shakespeare dans Beaucoup de bruit pour rien (...) ou synonyme d'une trop longue absence, il est ce rideau rouge qui sépare théâtralement le public des comédiens. Un point d'orgue. Un paravent diplomatique qui permet à chacun, sur scène ou assis au fond de la salle, d'être en apesenteur. Sur son petit nuage. Fin de la représentation pour les uns, source du rêve pour les autres, le silence se goûte aussi au milieu de la foule, car nul ne saurait le traduire en solo sans une certaine retenue. Le silence est roi, ou reine quand l'humeur s'y prête. Selon la tradition, il impose sa loi et devient parfois à lui seul un impératif, tel un verbe doué de conjugaison.

Mystère de la grammaire, le silence se conjugue, silencer/silencier, verbe rare mais haut en couleur, si l'on suit le romantique François-René de Chateaubriand qui traduisit ainsi le vers de Shakespeare : "Non que l'été soit maintenant mois doux qu'il était quand les hymnes mélancoliques du rossignol silenciaient la nuit !" L'oiseau comme un obstacle à l'obscurité du ciel. Un cri d'espoir.

Règle d'or, glissant vers l'ordre le plus absolu, le silence se mesure, dans la musique aussi bien qu'au cinéma, longtemps muet avant de se plier au dialogue. Bouche cousue, donc, face à l'écran de nos désirs, peuplé de silhouettes animées, mimant leurs histoires sur parole, du bout des lèvres. Face à face mouvementé, qui vit la pellicule s'emplir de notes mélodiques, et, progressivement, se diriger vers la sortie en compagnie de Charlot, se dandinant sur les grands boulevards avec sa canne. L'adieu au muet ne se fit pas sans regrets, mais comment résister au bruissement des voix, des corps et des décors, à la vie recomposée, au plus près de sa vérité ? Ainsi, l'intrigue commença à se jouer ailleurs, et le silence se glissa, comme par mégarde, dans cet intervalle où il est encore possible de le trouver."

 

Brigitte Ollier

Lu dans Air France Magazine / janvier 2014

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